Pourquoi on crée ?

Les bateaux huile panneau 44,5x35,5 Didier Jouvin 1962 "Les bateaux" huile panneau 44,5x35,5 Didier Jouvin 1962©

L’incohérence apparente de la nécessité de créer... Mon travail actuel de peintre et de photographe, est le résultat de 48 années de recherches, d’émotions et d’expériences. En ce qui concerne ma peinture, il est composé de différentes périodes, qui vont du figuratif à l’abstrait. Voir le portrait de ma grand-mère "Mme Veuve Plana" réalisé en 1963 et pour lequel j’ai reçu à l’époque le 1er Prix de la Jeune Peinture, ou "La Seine à Paris" Le pont Alexandre III, de la même époque. Après quelques années à travailler le figuratif et à copier les maîtres, voir "Le Clown bleu" de Bernard Buffet, je commence à simplifier mon sujet pour ne garder que l’essentiel, voir un essai cubiste "La guitare" de 1971 ou "Sous-bois", ce dernier exprime déjà la vision abstraite que mon inconscient appréhende et définit par des petites touches aux couleurs très travaillées, mais où le sujet est encore légèrement suggéré. En 1971 j’ouvre une galerie à Bordeaux (galerie Porte-Basse) dans laquelle je présente des grands peintres abstraits que je rencontre à Paris, comme Zao wou ki, Manessier, Edouard Pignon, Singier et bien d’autres. Mais, malgré ce choix je tiens également à présenter de la figuration, et je fais la connaissance de Pierre et Bruno Martin-Caille qui eux présentent dans leur galerie parisienne des artistes au style post-impressionniste, comme Pierre Cornu ou Mario Améglio. De cette rencontre naît une amitié avec Bruno et Pierre Martin-Caille et ce dernier va me proposer de venir travailler à Palette, au pays de Cézanne, lieu à l’entrée d’Aix-en-Provence face à la montagne Ste Victoire, afin que je me remette au figuratif car pour Pierre Martin-Caille l’abstrait n’est pas vraiment de la peinture c’est plutôt une sorte de barbouillage... mais après quelques jours de travail et malgré toute ma bonne volonté, je me remets instinctivement et tout naturellement à mes petits carrés ! au "désespoir" de Pierre Martin-Caille, alors après de longues discussions sur la vérité et le bien fondé des deux écoles, mais n’ayant pas pu nous convaincre mutuellement, cela a fini par un bon repas à Aix. Puis arrivent les années 1972 à 1975, cette période va être une période très productive pour moi, car je rencontre là des matières nouvelles, très riches, comme les laques glycérophtaliques, voir article de Donatella Micaut (Le Nouveau Journal), les vinyliques, les acryliques, voir "Le 14 juillet au Pyla-sur-Mer" de 1975, où l’on peut voir dans la composition, la structuration et l’agencement des couleurs, l’aspect plus abouti de toutes ces années de recherches et de travail, cette toile "Le 14 juillet au Pyla-sur-Mer" va d’ailleurs faire l’affiche de mon exposition parisienne de 1984 à la galerie Hérouet dans le Marais, tenue par le peintre et ami Guy Max Hiri (décédé en 1999 à l’âge de 71 ans), et cette oeuvre va trouver tout de suite acquéreur au vernissage où je rencontre mes premiers vrais collectionneurs et la critique parisienne, voir l’article (Les Cahiers de la Peinture n°166 de mars 1984 "autour des expositions" p.9 par Mondher Ben Milad) de cette période, vont sortir de nombreuses toiles et de nombreux travaux sur papiers. Puis, de retour à mon atelier du Pyla-sur-Mer, où je demeure à cette l’époque, je vais travailler pendant de nombreuses années l’abstraction, dont tous les thèmes seront prétextes aux variations les plus audacieuses, (dans un style très près de l’abstraction lyrique... de l’impressionnisme à l’état brut) comme l’a si pertinemment constaté en 1984 lors de mon exposition parisienne à la galerie Hérouet, le critique d’art Mondher Ben Milad. A partir de cette époque, je ne vais plus revenir au figuratif, sauf dans les dessins sur papier. Je vais consacrer toute mon énergie à des recherches sur les matières et développer dans mes toiles cette forme d’écriture active, jaillisante, sorte de calligraphie "jetée", au trait parfois large et puissant, mais surtout instinctif et souvent soutenue par des inclusions de fils et morceaux de cuivre figés dans la matière, pour m’affirmer dans un travail définitivement abstrait.

Dans les années qui vont suivre et après ce long et passionnant travail sur les laques glycérophtaliques, je travaille sur des émotions nouvelles, partagé entre la laque vinylique et l’acrylique dans un style et une manière bien rodés, sorte de mosaïques dont l’agencement, d’apparence "hasardeux", montre s’il en était besoin, le résultat de l’expérience et du travail sur l’instinct de la composition, car lorsque je peins je n’évite aucun ton et j’essaie toujours d’affirmer le trait dans sa spontanéité et surtout dans sa trajectoire, de façon que le sujet que je désire faire ressentir soit presque évident. Parallèlement, je travaille aussi une matière très riche, au ton chaud et subtil, le brou de noix, ce travail au bambou, en arabe "qalam" (plume), voir "La Rascasse" de 1973 et de nombreux autres dessins et gouaches de la même époque réalisés dans un style très libre. Ces travaux me servent d’exutoire car c’est une forme de dessin qui fait appel à mon désir toujours inassouvi de liberté jusque au plus profond des matières, cela traduit en partie les préoccupations intimes et secrètes de tout artiste. D’où la naissance de personnages surprenants, comme "Le gladiateur" ou "La femme du gladiateur" ou encore "Les trois visages au rat" ou "Saint Georges terrassant le dragon" de 1972 et 1973. En 1990 je crée une nouvelle forme d’expression que je vais nommer "Trace-Moquet", c’est un travail à la laque vinylique et glycérophtalique, en partie à la brosse et en partie par écrasement de la matière par un morceau de moquette, ce qui imprime la trace, d'où l'appellation "Trace-Moquet" voir "Fenêtre bleue et rose" de 1991, de cette nouvelle manière vont naître toute une suite de "Trace-Moquet" comme "Nébuleuse N°4" ou encore "Le Samouraï I" et "Le Samouraï II" deux grands formats que je présente au Salon des Indépendants de 1991 au Grand-Palais à Paris. Après avoir extrait l’essentiel, du moins je le pense, de cette période toute de vibrations picturales, je reviens de nouveau à l’écriture arabe et redécouvre les formes élégantes et subtiles de sa calligraphie. C’est à partir de 2001 que je vais approfondir et commencer à maîtriser et à comprendre mieux toutes les finesses de cette forme d’écriture, grâce aux conseils précieux et amicaux que je trouve auprès d’artistes et d’intellectuels Maghrébins, notamment en fréquentant un "lieu" privilégié de Bordeaux à cette époque, le "Guéliz", créé et tenu par une amie Faouzia, qu’elle en soit ici remerciée. Là je vais pouvoir, en m’impliquant personnellement, m’imprégner et partager l’ambiance culturelle et musicale du lieu, et je vais également m’investir très fortement dans la musique arabe et approfondir là aussi les rythmes et les sonorités de cette forme musicale majestueuse et surtout le "ûd" (luth arabe) dont les sons correspondent aux humeurs et à des parties du corps humain. De toutes ces émotions et de ces expériences, je présente une exposition sur l’écriture et je fais un concert au Guéliz où j’associe mon flamenco, que je pratique depuis une cinquantaine d’années, j’ai d’ailleurs pris plus tard le pseudonyme de Diego de Plana, en souvenir de mon grand-père maternel, Jean Plana qui était taillandier-forgeron et d’origine aragonaise, malheureusement je n’ai pas eu la chance de le connaître... pour cette raison et bien d’autres, j’ai voulu ainsi pérenniser le nom des Plana par ma musique le "Flamenco de instinto". L’association heureuse du flamenco et de la musique arabe va me permettre, plus tard, de présenter un concert arabo-andalou à la Fnac de Bordeaux dans le cadre d’un festival (voir ma biographie) dans lequel j’intègre naturellement cette touche "arabisante" à mon jeu espagnol. Je mets à profit toutes ces rencontres privilégiées qui vont me permettent de continuer à travailler l’écriture arabe à l’aide du calame et du brou de noix, instrument et matière que je connais bien, de part mes nombreux travaux abstraits sur papier, réalisés avec la même technique. De tout ce travail, je produis des textes en arabe et des dessins sur les portes du Maroc, voir "Zaouïa Sidi Ab del Aziz" à Marrakech ou "Bab Barrima" de la Mosquée Bab Khémis et très inspiré par ce travail, je me lance aussi dans une suite de dessins sur les portes d’entrées des immeubles bordelais, toujours au calame et brou de noix.

Emission FR3 Aquitaine par patricia Saboureau 29 mai 1986.

Aujourd’hui, je travaille ma manière et mon style, fait de touches "impressionnistes" plus ou moins régulières, sorte de mosaïque dont je courtise la flamboyance et protège jalousement le secret et d’où je fais émerger tous les sujets qui me sont chers, je n’évite ni les tons chauds ni les couleurs froides, car pour moi il y a tout simplement la couleur et surtout le noir qui est la structure graphique, la colonne vertébrale du tableau, et sur ma palette, il ne manque aucune couleur. Mon travail est réalisé soit au couteau, avec plus ou moins de relief, soit à la brosse, soit par grattage ou par écrasement, parfois j’y inclus du cuivre, mais quelque soit le moyen, ma manière comme mon graphisme s’appuit sur des bases solides et une construction qui malgré des apparences qui elles aussi peuvent paraître comme étant plus le fruit du hasard que la volonté de l’artiste (bien que le hasard soit dans une discipline indissociable de la technique, car sans lui pas de surprise, pas de création). Aujourd’hui ce que je peins est l’aboutissement et la synthèse de toutes ces années de recherches, d’expériences diverses, d’essais, tant sur les matières que sur le secret de leur alchimie et aussi une part non négligable de l’infuence de l’art et de mon époque sur mon comportement d’artiste, qui est, lui aussi le résultat de toutes mes expériences vécues.

En ce qui concerne la photographie, depuis mon plus jeune âge où je fais des photos comme tout le monde, pour avoir des souvenirs, et après avoir "tripoté" un peu du labo photo, mais sans réelle passion, je me tourne tout naturellement vers la prise de vue et le cadrage, qui chez moi sont plus naturels et instinctifs, et grâce à toutes ces différentes expériences humaines et professionnelles, voir ma biographie (Réalisations audiovisuelles et photographiques, une trentaine de films et courts-métrages réalisés), tout cela m’a permis et me permet, parallèlement à ma peinture, de fixer des milliers de photos et diapositives sur le monde qui m’entoure, personnages ou proches, voir la photo de ma mère "Madame Marguerite Françoise Plana devant ses pieds de tomates" ou "Annabel Buffet aux puces à Paris" ou le regard d’un promeneur sur Paris, sans oublier mon "coin" le bassin d’Arcachon, l’ostréiculture, les vieux gréments, la tauromachie, les vendanges, Bordeaux où je vis actuellement ou plus récemment l’Aragon, pays de mon grand-père maternel et bien d’autres sujets, ou parfois des rencontres inattendues, comme "Laffly" rouleau compresseur ! Peut-être pour montrer la "fossilisation" d’un temps qui ne sera plus, de l’impermanence des choses... Ou d’une époque disparue à jamais, ou plus simplement je photographie tout ce qui m’entoure, un fraisier pendu au volet, des fleurs, une tomate dans une passoire. Tout cela sans souci d’esthétique ou de plaire, ou de faire une "belle" photo, mais bien plus pour saisir un moment d’existence, l’instant, mettre devant les yeux des sujets simples, empreints d’humanité et de poésie, dont la vision me rassure et m’interpelle à chaque cliché.

© didier Jouvin

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Didier  Jouvin

Artiste peintre photographe

Palette copie

       

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